Dans la seconde partie de son entretien, l’essayiste Boubacar Boris Diop déplace son réquisitoire vers le Sahel, et nous livre une théorie pour le moins déconcertante : l’enjeu de cette région ne serait plus la lutte pour la démocratie, mais exclusivement la résistance face aux puissances étrangères accusées de semer le chaos.
Cette rhétorique, qui séduit par sa simplicité apparente, cache en réalité un renoncement intellectuel et moral d’une gravité absolue. Elle théorise ce que l’on pourrait appeler le « sacrifice démocratique » sur l’autel de l’anti-impérialisme. Il est de notre devoir de républicains de déconstruire ce dangereux sophisme.
- L’illusion du choix entre l’indépendance et la liberté
Affirmer que la quête démocratique est un luxe superflu face à la menace néocoloniale est une insulte à l’histoire des luttes africaines. Opposer la résistance géopolitique à l’exigence démocratique revient à admettre qu’un peuple a le droit d’être affranchi de la tutelle étrangère, mais qu’il doit accepter, en contrepartie, la tutelle de ses propres militaires ou autocrates. C’est un marché de dupes. Un État n’est réellement fort face à l’extérieur que lorsque ses dirigeants tirent leur légitimité du consentement libre de leurs populations.
- Le chaos se nourrit de l’absence d’institutions
L’auteur accuse, à juste titre, certaines puissances d’avoir des agendas déstabilisateurs. Mais il commet une erreur d’analyse fatale en ignorant que le premier allié de ce chaos extérieur est la fragilité institutionnelle intérieure. Si le Sahel est aujourd’hui l’épicentre des ingérences, c’est précisément parce que les contrats sociaux y ont été rompus. Le despotisme ne protège jamais de l’impérialisme ; il finit toujours par pactiser avec lui ou par s’effondrer sous son propre poids.
- L’intégration et la réforme plutôt que la fracture
La division actuelle entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES) n’est pas une victoire souverainiste, c’est une blessure ouverte au cœur de notre région. Pendant que nos organisations se regardent en chiens de faïence, le terrorisme prospère, nos économies sont paralysées et la misère s’installe.
Plutôt que d’applaudir cette scission mortifère, l’exigence intellectuelle commande de plaider pour une coopération renforcée. Certes, la CEDEAO doit engager une introspection profonde : la défense de l’ordre constitutionnel ne doit pas créer de nouvelles fractures avec les aspirations populaires. Mais c’est par le dialogue diplomatique, l’implication de la société civile et la mutualisation de nos forces contre les vrais ennemis (le terrorisme et la pauvreté) que l’Afrique de l’Ouest se sauvera, et non par le repli sur soi.
- Le souverainisme n’est pas une excuse pour l’autoritarisme
Le panafricanisme ne doit pas devenir le cache-sexe des dérives autocratiques. Lorsque des intellectuels en viennent à justifier la suspension des libertés fondamentales ou l’absence d’horizon électoral au motif qu’il faut « faire front », ils trahissent l’aspiration profonde de la jeunesse africaine. Cette jeunesse ne réclame pas seulement des discours martiaux ; elle exige le droit de choisir librement ceux qui la gouvernent.
- La vocation du Sénégal : le phare de la synthèse républicaine
Le Sénégal a une responsabilité historique. Notre modèle doit prouver qu’il est possible d’être farouchement souverainiste tout en restant scrupuleusement démocrate. La République est un bloc. L’hygiène institutionnelle que nous défendons au Sénégal est la même qui doit inspirer notre sous-région.
La lutte pour la démocratie n’est pas un obstacle à la résistance : elle en est la seule condition de réussite.
Talla SYLLA




