Quelques jours après la présentation de son ouvrage « Le Football, ma passion, Thiès ma vie », organisée samedi 8 août à l’Hôtel de Ville de Thiès, Ousseynou Keïta a accordé un entretien spécial au journal L’Évidence. Ancien président de l’US Rail et responsable socialiste à Thiès, il revient longuement sur son parcours dans le mouvement sportif, l’évolution du football sénégalais et les enjeux liés à son financement.
Dans cet entretien, l’ancien dirigeant sportif élargit également son analyse à la situation politique du pays. Financement du sport, professionnalisation du football, modèle maghrébin, recomposition politique, avenir du Parti socialiste et tensions au sommet de l’État : Ousseynou Keïta livre une lecture critique, tout en assumant certaines prises de position.
« Le sport est un stimulant économique et social »
Pour M. Keïta, la place de l’État dans le financement du sport reste encore incontournable. Il estime que le secteur ne peut être appréhendé sous le seul angle de la compétition.
« Les gens sont plus joyeux et, quand ils sont plus joyeux, ils font bien leur travail. C’est donc un stimulant économique qu’il ne faut pas négliger », explique-t-il.
Au-delà de l’aspect économique, il insiste sur la dimension sociale du sport, capable selon lui de créer du lien et de rassembler les populations.
Pour autant, il ne plaide pas pour un maintien indéfini de la dépendance des clubs vis-à-vis de l’État. Il préconise plutôt une transition organisée.
« Le désengagement progressif doit être programmé », estime-t-il.
Le modèle marocain, tunisien et égyptien
L’ancien président de l’US Rail considère que le Sénégal gagnerait à observer l’organisation du football dans certains pays d’Afrique du Nord.
Il cite notamment le Maroc, la Tunisie et l’Égypte, où les joueurs évoluant dans les championnats nationaux bénéficient, selon lui, de conditions suffisamment attractives pour ne pas considérer l’exil comme la seule perspective de réussite.
« Les joueurs qui jouent à l’intérieur du pays n’envient pas ceux qui jouent dehors. Ils sont bien rémunérés à l’intérieur du pays et socialement, ils sont très bien vus », soutient-il.
Une politique qui, à ses yeux, contribue à renforcer les championnats locaux et, par conséquent, les performances des clubs sur la scène africaine.
Le Sénégal, malgré les performances de son équipe nationale, reste encore en retrait au niveau des clubs, constate-t-il. Pour lui, cette situation traduit les faiblesses structurelles du football local.
Financement du sport : Ousseynou Keïta rend hommage à Wade
Sur la politique sportive des différents régimes, Ousseynou Keïta tient un discours qui dépasse les clivages partisans. Socialiste revendiqué, il estime que le tournant majeur dans le financement du sport sénégalais est intervenu sous Abdoulaye Wade.
« Je suis socialiste. Les socialistes ont été au pouvoir, mais ce qu’ils ont fait sur le sport, sur le plan du financement, c’est très peu par rapport à ce qu’Abdoulaye Wade a fait », reconnaît-il.
Selon lui, l’ancien président a augmenté les moyens consacrés au sport et posé les bases d’une nouvelle dynamique.
Il établit notamment un lien entre cette politique de financement et les performances enregistrées par le Sénégal au fil des années. « À partir d’Abdoulaye Wade, le sport sénégalais a pris une nouvelle tournure », affirme-t-il. Macky Sall, poursuit-il, a ensuite poursuivi cette politique.
Mais concernant les autorités actuelles, Ousseynou Keïta se montre beaucoup plus réservé.
« Je ne vois pas, en tout cas, quelque chose qui ressemble à la consolidation de ce qui a été fait jusqu’à présent », déclare-t-il.
« Nous avons tout sauf un football professionnel »
C’est sur la question de la professionnalisation du football que son constat est le plus sévère.
Pour lui, l’existence d’une Ligue professionnelle ne suffit pas à faire du football sénégalais un véritable football professionnel.
« C’est une ligue que de nom. Parce qu’en réalité, dans les faits, c’est très loin d’une ligue », tranche-t-il.
Il pointe particulièrement les difficultés financières des joueurs et des entraîneurs.
« Une ligue où les joueurs continuent à toucher 50 000 francs, où les entraîneurs ont des difficultés pour rentrer dans leurs émoluments, ce n’est pas une ligue », dénonce-t-il.
L’ancien dirigeant va plus loin en comparant la situation actuelle à celle de l’époque amateur.
Il cite plusieurs clubs historiques du Sénégal qui, d’aprés lui, offraient à leurs joueurs et encadreurs des conditions parfois meilleures que celles observées aujourd’hui dans le championnat professionnel.
« Nous, quand on était amateur, on faisait mieux », soutient-il.
Son verdict est donc sans ambiguïté : « Je crois qu’on a tout sauf un football professionnel. »
Politique : « Les paradigmes ont changé »
Après le football, M. Ousseynou Keïta, responsable socialiste à Thiès se penche sur la situation politique nationale.
Il décrit une scène politique marquée par « beaucoup de palabres », « beaucoup d’agressivité » et « beaucoup d’attaques ». Mais, selon lui, ces tensions sont surtout révélatrices d’une transformation plus profonde.
« La politique actuellement au Sénégal, comme partout en Afrique, les paradigmes ont changé », analyse-t-il.
L’ acteur politique estime que la politique s’est progressivement éloignée des grandes constructions idéologiques qui structuraient autrefois les partis.
« Les gens créent des partis sans tenir compte des idéologies », regrette-t-il.
À ses yeux, cette évolution a contribué à une personnalisation excessive de la vie politique.
« Ce sont presque des partis de famille », affirme-t-il.
Conséquence, selon lui : les électeurs se déterminent davantage en fonction des personnes que des programmes et des principes.
Recomposition politique : « Ce sont des positions de pouvoir qu’ils cherchent »
Ousseynou Keïta porte également un regard critique sur les recompositions politiques actuelles.
À ses yeux, plusieurs initiatives politiques récentes peuvent être interprétées comme une anticipation des prochaines échéances électorales.
« Ce sont des personnes qui sont préoccupées déjà par les élections futures. Ce sont des positions de pouvoir qu’ils cherchent », estime-t-il.
Il considère que cette bataille politique intervient dans un contexte où les populations attendent surtout des réponses aux difficultés économiques et sociales.
« Il y a des préoccupations des populations qui devraient peut-être être prises en compte », insiste-t-il.
Parti socialiste : « Aujourd’hui, le parti ne fonctionne pas »
Sur le Parti socialiste, M. Keïta adopte un ton particulièrement critique.
Il estime que la formation traverse une crise profonde qui l’empêche de jouer pleinement son rôle dans le débat politique national.
« Malheureusement, aujourd’hui, le Parti socialiste ne fonctionne pas », indique-t-il.
Pourtant, il rappelle le poids historique de la formation, son implantation nationale et son expérience.
« C’est un parti de cadres, c’est un parti qui a beaucoup d’expérience, c’est un parti qui est implanté partout dans le Sénégal », souligne-M. Keïta.
Il appelle donc à une réorganisation permettant au PS de retrouver sa place dans l’échiquier politique.
Selon lui, le parti doit d’abord retrouver un fonctionnement interne normal avant de prétendre défendre pleinement les valeurs qui fondent son identité : solidarité, équité et justice sociale.
Assemblée nationale : « Je suis totalement neutre »
Interrogé sur les tensions politiques autour de l’Assemblée nationale et son éventuel dissolution, l’ancien président de l’US Rail refuse de prendre position pour l’un ou l’autre camp.
« Sur ce plan-là, moi, je suis totalement neutre », affirme-t-il.
Il considère toutefois que la bataille relève essentiellement d’un rapport de forces politiques.
« C’est un combat politique entre eux », estime-t-il.
Selon lui, les différents protagonistes cherchent avant tout à consolider leur position en vue des prochaines échéances de pouvoir.
Un appel à replacer les populations au centre
À travers son analyse du sport comme de la politique, Ousseynou Keïta revient finalement à une même préoccupation : la nécessité de privilégier les intérêts collectifs.
Son diagnostic sur le football est celui d’un secteur qui dispose d’un potentiel important mais reste confronté à des fragilités structurelles. En politique, il déplore une perte des repères idéologiques et une concentration excessive des débats autour des positions de pouvoir.
Une double lecture qui donne à cet entretien, accordé quelques jours après la présentation de son livre « Le Football, ma passion, Thiès ma vie », une portée qui dépasse largement le cadre sportif.
Entretien réalisé par L’Évidence.




