À Thiès, le lancement de la campagne de sensibilisation du deuxième Recensement général des entreprises (RGE-2) a surtout mis en lumière un paradoxe : le Sénégal veut mieux connaître son économie alors qu’une écrasante majorité de ses unités économiques échappait encore, en 2016, au secteur formel. Dix ans après le premier recensement, l’ANSD retourne donc sur le terrain pour tenter de mesurer les mutations d’un tissu économique en pleine transformation.
Dans une boutique, un atelier, un étal de marché ou derrière le comptoir d’une petite entreprise, une grande partie de l’économie sénégalaise se déploie loin des grandes statistiques. C’est précisément cette économie, parfois difficile à localiser, à identifier et à caractériser, que le deuxième Recensement général des entreprises (RGE-2) veut davantage documenter.
Ce mercredi à Thiès, le sujet a été au centre d’un Comité régional de développement consacré à la sensibilisation des acteurs territoriaux. Autour du directeur général de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), Dr Abdou Diouf, autorités administratives, collectivités territoriales, chambres consulaires, services techniques et représentants du secteur privé ont été invités à accompagner l’opération. Mais derrière le langage statistique, l’enjeu est éminemment économique : savoir combien d’acteurs produisent, vendent, transforment, transportent ou fournissent des services au Sénégal, où ils sont installés et dans quelles conditions ils exercent.
Le précédent recensement avait livré un chiffre qui interpelle
En 2016, le premier RGE avait permis d’identifier près de 408 000 entreprises. Surtout, il avait révélé que plus de 96 % des unités économiques appartenaient au secteur informel.
Dix ans plus tard, l’ANSD veut reprendre la photographie.
Entre-temps, le paysage économique s’est densifié. Le numérique a changé les pratiques commerciales. L’entrepreneuriat des jeunes et des femmes s’est développé. Les activités extractives ont pris de l’ampleur. Le secteur des transports a évolué. De nouvelles activités sont apparues, tandis que l’informel continue d’occuper une place prépondérante. « Le développement économique d’un pays repose sur une connaissance précise de son tissu productif », a relevé l’adjoint au gouverneur de Thiès chargé du Développement, Ababacar Sadikh Niang.
Le responsable de l’administration territoriale insiste sur un préalable : sans statistiques fiables et régulièrement actualisées, difficile de concevoir des politiques publiques adaptées, encore moins d’en mesurer les résultats.
Thiès, laboratoire d’une économie plurielle
La région de Thiès offre, à elle seule, un condensé de cette complexité. Du bassin minier aux zones agricoles, des activités maraîchères et fruitières aux quais de pêche, en passant par l’artisanat, le commerce et le tourisme, le territoire abrite une multitude d’activités et de profils d’entrepreneurs.
Pour Dr Abdou Diouf, cette diversité doit désormais être mieux captée par la statistique publique. Le RGE-2 ne se limitera pas à compter les entreprises. Il devra renseigner sur leurs caractéristiques, leur performance économique, leurs difficultés, leurs besoins de financement et leur accès aux dispositifs d’appui.
Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de savoir combien elles sont, mais aussi comment elles fonctionnent et de quoi elles ont besoin.
Deux étapes pour une opération à grande échelle
Le dispositif prévoit une première phase consacrée à la cartographie des unités économiques. Prévue de mai à septembre 2026, elle doit permettre de localiser et d’identifier les différentes unités présentes sur le territoire. Viendra ensuite, au premier semestre 2027, la phase de dénombrement et de collecte des informations détaillées. L’ambition est de constituer une base de données de référence pour les futures enquêtes économiques, d’actualiser le Répertoire national des entreprises et associations (RNEA) et différents registres administratifs.
Selon M. Diouf l’ANSD prévoit également la mise en place d’un système d’information géographique des entreprises et la production de statistiques désagrégées jusqu’au niveau territorial.
L’informel, le grand défi
C’est probablement là que se situe l’un des principaux défis du RGE-2. Comment recenser une activité qui ne dispose pas toujours d’un registre, d’une adresse professionnelle stable ou d’une existence administrative clairement établie ?
Le précédent recensement avait déjà donné une indication de l’ampleur du phénomène avec ses 96 % d’unités économiques relevant de l’informel. Pour cette nouvelle opération, l’ANSD entend donc couvrir les unités formelles comme informelles, sans distinction de taille, de localisation ou de statut juridique. La qualité des résultats dépendra, en grande partie, de la capacité des agents à accéder à ces acteurs et de la volonté de ces derniers de fournir les informations demandées.
La confiance, autre donnée à collecter
C’est pourquoi le discours des responsables de l’ANSD ne s’est pas limité aux statistiques. À Thiès, ils ont insisté sur la nécessité d’instaurer un climat de confiance avec les opérateurs économiques. Dr Abdou Diouf a appelé les autorités, les chambres consulaires, les organisations professionnelles, les associations de commerçants et d’artisans, les leaders communautaires et les médias à jouer un rôle de relais. Il les a notamment invités à devenir de véritables « ambassadeurs » du recensement.
L’administration territoriale promet, elle aussi, d’accompagner le processus.
Pour Ababacar Sadikh Niang, la mobilisation collective sera déterminante pour faciliter le travail des équipes de collecte et obtenir des données aussi complètes que possible.Une nouvelle photographie, mais surtout un nouvel outil de décision
À terme, le RGE-2 doit fournir davantage qu’un chiffre global sur le nombre d’entreprises.Les données attendues doivent contribuer à améliorer les enquêtes économiques, à renforcer les comptes nationaux, à mieux cibler les politiques publiques et à éclairer les décisions des investisseurs et des acteurs économiques.
Pour les territoires, l’enjeu est également important. Disposer de données précises sur les entreprises installées dans une région permet de mieux identifier les secteurs porteurs, les contraintes des opérateurs et les besoins en accompagnement.
Dix ans après avoir révélé l’ampleur de l’informel, le Sénégal retourne donc compter ses entreprises. Cette fois, l’enjeu sera aussi de comprendre les transformations intervenues depuis 2016 et de faire de cette nouvelle photographie un véritable outil de pilotage de l’économie.
À Thiès, première étape de la mobilisation, le compte à rebours est lancé.

Auteur : A. F




