LA VOIX DE L’EXPERT           Dakar face à ses eaux : sortir l’assainissement sénégalais de l’impasse

Par Dr. Hamath Sène Ingénieur en Génie Civil Expert hydraulique et assainissement, spécialiste en GIRE

Chaque hivernage, les mêmes images reviennent : Keur Massar, Pikine et Guédiawaye les pieds dans l’eau, des familles évacuées, des classes fermées. Chaque saison sèche, la même réalité s’installe pourtant en silence : une nappe phréatique surexploitée et un lac de Guiers sous pression. Et si la clé de l’un des deux problèmes se trouvait dans l’autre ?

Depuis des années que j’exerce dans l’aménagement du territoire et l’hydraulique, j’ai vu Dakar grandir plus vite que ses réseaux. La capitale et sa banlieue concentrent aujourd’hui plus de la moitié de la population du pays et près de la moitié de sa richesse, sur une presqu’île étroite, largement bâtie sur d’anciennes zones humides, à nappe affleurante. Le résultat est connu de tous les Dakarois : dès les premières fortes pluies, des quartiers entiers se retrouvent sous les eaux, parfois pendant des semaines.

Le gouvernement n’est pas resté inactif. Le Programme de gestion des eaux pluviales (PROGEP), porté par l’Agence de Développement Municipal, a mobilisé 182 milliards de FCFA rien que pour sa seconde phase, avec près de 58 kilomètres de nouveaux réseaux de drainage au bénéfice de plus de 250 000 habitants de Keur Massar, Pikine, Guédiawaye et Rufisque. Début juillet 2026, un Conseil interministériel présidé par le Premier ministre a arrêté une série de mesures pour l’hivernage : curage des canaux, pompage à haut débit, sécurisation électrique des stations de pompage. Ce sont des avancées réelles, qu’il faut saluer.

« Nous avons appris à évacuer l’eau de pluie dans l’urgence. Nous n’avons pas encore appris à la garder. »

Un pays qui se noie six mois et s’assèche les six autres.

Mais ces efforts, aussi nécessaires soient-ils, restent construits sur une seule idée : évacuer l’eau le plus vite possible. Or le Sénégal vit une contradiction que l’on n’ose pas assez nommer. Le même territoire qui croule sous les eaux pendant l’hivernage souffre, le reste de l’année, d’un stress hydrique croissant. Les nappes souterraines fournissent environ 85 % de l’eau potable du pays et sont déjà surexploitées. Le lac de Guiers, qui alimente près de 40 % des besoins de l’agglomération dakaroise, est sous pression croissante. Selon la Banque mondiale, la demande en eau pourrait augmenter de 30 % à 60 % d’ici 2035.

Autrement dit : nous laissons filer vers l’océan, en quelques semaines de pluies violentes, une partie de l’eau qui pourrait soulager le pays le reste de l’année. C’est un gâchis, et c’est aussi une occasion manquée de réduire, à la source, le volume d’eau que nos réseaux doivent absorber en urgence.

Traiter l’eau de pluie comme une ressource, pas seulement comme un risque

La bonne nouvelle, c’est que les solutions existent, sont éprouvées ailleurs et sont à notre portée technique et financière. Elles reposent toutes sur un même principe : gérer l’eau de pluie au plus près de l’endroit où elle tombe, plutôt que de la laisser ruisseler jusqu’à saturer nos canaux. • Récupérer l’eau des toitures sur les écoles, les hôpitaux, les administrations et les grandes surfaces commerciales, avec des citernes de stockage réutilisables pour l’arrosage, l’entretien ou les sanitaires. • Transformer les bassins de rétention déjà construits à Keur Massar et Pikine en véritables ouvrages d’infiltration, capables de recharger la nappe plutôt que de simplement stocker l’eau avant pompage. • Végétaliser et « désimperméabiliser » la ville en généralisant, dans les nouveaux quartiers, les chaussées drainantes, les noues paysagères et les jardins de pluie qui absorbent l’eau localement. • Recharger la nappe dans les Niayes en orientant une partie des eaux pluviales collectées vers l’infiltration contrôlée dans les zones sableuses, plutôt que de tout rejeter en mer. • Rendre obligatoire, par décret l’installation de dispositifs de rétention et d’infiltration à la parcelle pour toute nouvelle construction d’une certaine importance, publique comme privée.

Une fenêtre d’opportunité à ne pas laisser se refermer

Le Sénégal a déjà bâti l’essentiel de ce qu’il faut pour réussir ce virage : une administration expérimentée dans les grands projets hydrauliques, des partenaires financiers mobilisés autour du PROGEP, et un nouveau référentiel de développement, la Vision Sénégal 2050, qui place l’aménagement du territoire au cœur du modèle national. Ce qui manque encore, c’est un cadre réglementaire contraignant sur la valorisation des eaux pluviales, une gouvernance unifiée entre les nombreux acteurs de l’assainissement dakarois, et une mobilisation citoyenne à la hauteur de l’enjeu car aucun réseau, aussi bien conçu soit-il, ne résistera à des canaux obstrués par les ordures ménagères.

Nous savons pomper l’eau qui menace nos maisons. Il est temps d’apprendre, tout aussi bien, à la garder pour les mois où elle nous manque. C’est en articulant ces deux savoir-faire évacuer ce qui doit l’être, retenir et valoriser ce qui peut l’être que Dakar pourra transformer sa plus grande vulnérabilité climatique en une véritable stratégie de résilience et de sécurité hydrique pour les décennies à venir. Dr. Hamath Sène Ingénieur en Génie Civil Expert hydraulique et assainissement, spécialiste en GIRE